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Mon Khaled est venu me voir car il est probable qu'il doive redoubler à la rentrée prochaine, redémarrer une première année de bac pro en 2 ans.
Khaled a été réopéré début décembre ; une grande broche métallique était brisée dans sa jambe. Cette broche était une des conséquences du cancer des os qui l'a rongé durant un an, en 2007.
Brefle. Khaled est bougon parce qu'il ne veut pas redoubler. 4 fois ! C'est pas possible madame, 4 fois ! Une fois en 6ème parce que je faisais le guignol, une fois raté le bep parce que j'avais fait le guignol, le cancer = un an, et là il faut que ça recommence ?!
Alors on discute, on argumente, on planifie des rendez-vous avec le proviseur de son nouveau lycée, ses certificats médicaux qu'il n'a toujours pas apportés etc.
Au bout d'un moment, le mot redoublement perd sa connotation diabolique : il peut y avoir un avenir, même quand on a son bac à 22 ans, après tout la vie ne lui a pas fait que des cadeaux.
Ca fait déja une bonne heure qu'on papote boulot, avenir, scolarité etc.
Khaled me demande un conseil : vu qu'il n'a pas de mutuelle, lui et sa famille ont des soucis d'argent, et il aurait besoin d'une aide pour la cantine.
Je lui indique l'AS de son lycée.
Et puis il y aurait aussi les frais d'avocat...
Mmmh ? La vieille histoire de 2007, le bus ? "Oui cette histoire là, où je ne risque rien, alors que franchement, il vaudrait mieux..."
Mieux quoi ?
Ben gérer l'autre histoire... Parce qu'il y a une autre histoire, et c'est du lourd.
Khaled a volé une voiture pour aller au cinéma avec des tickets gratuits donnés aux jeunes du quartier. Arrivés au cinéma, ils avaient été repérés (plusieurs voitures avaient été volées, et beaucoup de jeunes étaient présents). Une course poursuite s'est engagée, Khaled, sans permis et avec une broche récente dans la jambe, s'écrase dans un poteau qu'il arrache. Ses courageux accolytes s'enfuient, mais lui ne peut pas courir. D'ailleurs, il passe pour le bon con dans la cité, parce qu'il ne peut pas faire les mêmes conneries que les autres, vu qu'il ne peut plus courir, finies les charges de la police, finies les courses dans les caves etc.
Khaled refuse d'obtempérer, profère des insultes, des menaces, incite à l'émeute, se rebelle.
48 heures de garde à vue.
En rentrant chez lui, il a "mangé" ; la voiture appartenait à la mère du meilleur ami de son frère. Alors le frère s'est expliqué avec Khaled ; un t-shirt plein de sang plus tard, ils ont parlé plus calmement paraît-il.
Je prends un coup au moral. C'est quand même "mon" Khaled. Celui-que je pensais avoir tiré un peu des ronces, celui qu'on avait emmené de fort belle manière à un diplôme, celui que j'avais toujours défendu, même quand les faits étaient contre moi lui.
Je me suis donc trompée ? Il vide son sac en me disant qu'il ne peut pas parler de ça à ses parents, ou à d'autres en qui il a pourtant confiance. Il me dit qu'avec moi c'est "spécial". Et pourtant il sait que je travaille parfois avec le capitaine C., du commissariat, et que c'est justement lui qui mène l'enquête.
Il me mène en bateau ? Il m'attendrit ? Comment savoir, finalement ? Je ne peux pas le renvoyer dans les cordes, dans le doute ? Et si j'avais vraiment une influence ? Mais dans ce cas, il aurait évité de tomber si gravement... Pourquoi la situation m'échappe-t-elle à ce point ?
Je lui parle de la spirale dans laquelle il est entré bille en tête. Je lui dit que j'avais un Khaled ancien élève et que j'ai maintenant un Khaled délinquant.
Je peux lui dire clairement, distinctement, violemment même qu'il est maintenant un DELINQUANT. Et je ne me prive pas, je le répète même. Je lui dit qu'il est un pur produit de sa cité, et qu'il a abusé son monde, moi la première, avec ses discours sur sa réussite scolaire, et sa transformation après le combat contre la maladie.
Il est devenue une racaille de banlieue, un voyou, un sauvageon ; tout mon prosélitysme pro-jeunes, anti-stigmatisation des cités, des maghrébins s'écroule face à un jeune qui me rendait fière, qui donnait un sens à ma fonction. Je le culpabilise à mort, je serais flic, je me serais déja fait insulter.
Et il ne s'arrête pas là, je le pousse un peu faut dire, autant vider l'abcès ; il est fortement sollicité pour remplir quelques missions qui lui permettraient de payer l'avocat. Et bien plus même. Bien sûr, s'il arrête son bac pro, il cherchera du boulot avec son bep, mais madame, la tentation est partout, les sollicitations sont partout, on est cerné, on est pris dans la cité, les copains, les barons, et il faut résister tout le temps. Ou pas.
Il s'est détendu sur son siège, même s'il encaisse mes coups les uns après les autres. L'instruction, le casier judiciaire, les "petites" affaires qui vont ressortir, le jugement. La prison. La scolarité c'est fini. S'il a déja un boulot au moment du jugement, c'est fini.
Et les connaissances qu'on se fait à la centrale font oublier les petits boulots minables qu'on a avec un bep. On peut connaître gros, avoir plus.
Je ne joue pas la carte démagogie, je n'ai jamais vécu en cité, ni connu très bien les circuits de la drogue, encore moins le quotidien et les conséquences carcérales.
Je me retrouve à jouer franc jeu, avec juste mes petites armes dérisoires.
Je réalise peu à peu que je ne sais plus à quoi le raccrocher. Avant, j'avais une influence "scolaire" je crois. Lui me dit que je compte beaucoup plus, que je suis "sa" cpe, qu'il me dit plus qu'à n'importe qui et qu'il me croit, qu'il me fait confiance, qu'il me respecte plus que quiconque. Et le pire c'est que je n'ai pas du tout l'impression qu'il me mente.
Mais je suis à bout, je n'ai plus de cartouches ; quel est l'élément qui va le raccrocher à l'honnêteté ?
Je constate une fois de plus à quel point l'environnement de ces jeunes est une vraie spirale infernale, qui telle une secte, englobe le quidam dans une période de faiblesse, et en recrache un produit contaminé. Il n'y a rien à faire dans la cité, on s'ennuie tout le temps, on voulait voir un film, c'était gratuit, on a eu envie d'y aller...
Mais cela ne l'excuse pas, je le lui dit. On peut être honnête dans une cité. Il est d'accord. Mais c'est très difficile, il n'est plus assez fort, il le sent.
Alors voila, j'occupe une fonction, j'exerce un métier précis (je sais que je ne suis pas assistante sociale ou éducatrice pjj), j'ai un statut... Mais quelle est ma mission ? Quelle est ma mission au sens premier du terme ? Dois-je être une missionnaire qui sauve les jeunes de banlieues ? Au moins un ?
Parce que "perdre" Khaled est quelque chose que je me refuse encore à accepter. Est-il encore temps ? Que faire ?
Qui suis-je vraiment dans tout ça ?
nb : et en plus les tickets de cinéma ne marchaient pas...
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